{"id":174,"date":"2019-09-29T19:00:10","date_gmt":"2019-09-29T17:00:10","guid":{"rendered":"http:\/\/petite-histoire-tech.fr\/?page_id=174"},"modified":"2020-06-16T23:02:53","modified_gmt":"2020-06-16T21:02:53","slug":"tfaddal","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/sylbian.fr\/?page_id=174","title":{"rendered":"TFADDAL"},"content":{"rendered":"\n<p><em>\u00ab&nbsp;Si le soleil entre dans la maison,<br>\nil est un peu dans votre c\u0153ur&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le Corbusier<\/em><\/p>\n\n\n\n<h1>&nbsp;<\/h1>\n\n\n\n<p>Au\nmoment d\u2019appuyer sur la sonnette, Hicham se retourna vers Nour, comme s\u2019il\ncherchait dans son regard une approbation. Elle gardait les yeux baiss\u00e9s. Un\ncarillon joyeux r\u00e9sonna \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis\nle bureau o\u00f9 ils se trouvaient, Marc et Delphine les avaient vus monter les\nmarches et \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019entr\u00e9e lorsque le carillon retentit. Delphine\ntourna la cl\u00e9 et ouvrit la porte. Un courant d\u2019air frais p\u00e9n\u00e9tra dans la maison.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">***<br><\/p>\n\n\n\n<h2><em><strong>MARC<\/strong><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Cette\nrencontre le rendait tr\u00e8s anxieux. Il s\u2019\u00e9tait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 plusieurs fois qu\u2019il\nfallait prendre cela pour ce que c\u2019\u00e9tait et rien d\u2019autre, l\u2019h\u00e9bergement\ntemporaire d\u2019un couple de r\u00e9fugi\u00e9s syriens pendant l\u2019examen de leur demande\nd\u2019asile. Avec le d\u00e9part de leur second fils Nicolas pour son master en Irlande,\nils se retrouvaient tous les deux seuls dans cette maison pour la premi\u00e8re fois\net il \u00e9tait normal de penser \u00e0 utiliser au moins une des deux chambres\nd\u2019enfant. L\u2019attachement de Delphine \u00e0 la Syrie lui avait fait logiquement\npenser \u00e0 proposer cette chambre \u00e0 une association d\u2019aide aux r\u00e9fugi\u00e9s syriens. <\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e9sent\u00e9\ncomme cela tout \u00e9tait simple mais il ne pouvait se cacher \u00e0 lui-m\u00eame qu\u2019il en\nattendait bien plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela\nfaisait maintenant plusieurs mois qu\u2019il voyait Delphine s\u2019enfoncer dans la\nd\u00e9pression. Son cancer \u00e9tait bien soign\u00e9, la chimioth\u00e9rapie venait de se\nterminer, elle n\u2019avait plus qu\u2019un traitement oral avec peu d\u2019effets secondaires\net ses cheveux n\u2019allaient pas tarder \u00e0 repousser. Pourtant il lui semblait que\nson moral d\u00e9clinait au fur et \u00e0 mesure que sa forme physique revenait. Il\nvoyait bien que l\u2019\u00e9loignement progressif des deux gar\u00e7ons devenus adultes\nrepr\u00e9sentait aussi un cap difficile. En tout cas il \u00e9tait convaincu qu\u2019il\nfallait changer quelque chose dans leur vie, trouver un moyen d\u2019\u00e9viter de se\nreplier sur eux-m\u00eames. Il avait pens\u00e9 \u00e0 postuler pour devenir famille d\u2019accueil\npour des enfants maltrait\u00e9s, il avait m\u00eame caress\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019adopter des\nenfants, mais il avait trouv\u00e9 cela \u00e9go\u00efste et d\u00e9plac\u00e9 et il n\u2019avait m\u00eame pas\nos\u00e9 en parler \u00e0 Delphine. Il avait cherch\u00e9 des informations sur des cours de\nth\u00e9\u00e2tre, de peinture, qu\u2019il laissait tra\u00eener sur la table basse du salon. Mais\nil avait beau faire il n\u2019arrivait pas \u00e0 int\u00e9resser Delphine \u00e0 quoi que ce soit.\nElle avait coup\u00e9 tout contact avec ses coll\u00e8gues et la plupart de leurs amis,\nle monde semblait se r\u00e9tr\u00e9cir autour d\u2019eux. Puis cette id\u00e9e lui \u00e9tait venue et\nDelphine s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 convaincre, sans enthousiasme.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce\nn\u2019est qu\u2019une fois tout organis\u00e9 qu\u2019il commen\u00e7a \u00e0 envisager les probl\u00e8mes qui\npourraient se produire. N\u2019allaient-ils pas tomber sur des extr\u00e9mistes\nislamistes&nbsp;? Apr\u00e8s tout est-ce que les opposants au r\u00e9gime syrien\nn\u2019\u00e9taient pas majoritairement des islamistes&nbsp;? En tout cas c\u2019est ce que\nlui disaient les coll\u00e8gues avec qui il en avait discut\u00e9. Pourvu qu\u2019elle ne soit\npas voil\u00e9e et qu\u2019il ne soit pas barbu, se r\u00e9p\u00e9tait-il depuis trois jours.\nComment allaient-ils communiquer&nbsp;? Delphine lui avait dit qu\u2019elle avait\ncompl\u00e8tement oubli\u00e9 l\u2019arabe, m\u00eame si elle le parlait couramment quand elle \u00e9tait\nrentr\u00e9e en France avec ses parents \u00e0 l\u2019\u00e2ge de quinze ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque\nDelphine ouvrit la porte la premi\u00e8re chose qu\u2019il vit fut que la femme \u00e9tait\nvoil\u00e9e et son mari barbu. \u00ab&nbsp;Bingo&nbsp;! \u00bb, se dit-il. Il r\u00e9prima un frisson,\nil \u00e9tait en tee-shirt et l\u2019air frais l\u2019avait surpris. Il regarda Delphine.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">***<br>\n<\/p>\n\n\n\n<h2><em><strong>HICHAM<\/strong><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Depuis\nqu\u2019ils avaient quitt\u00e9 Damas, toute son attention \u00e9tait focalis\u00e9e sur Nour. Elle\n\u00e9tait m\u00e9connaissable. Elle qui auparavant impressionnait tous ceux qui la\ncroisaient par sa force de caract\u00e8re et son optimisme semblait bris\u00e9e, amorphe.\nLorsque le taxi l\u2019avait ramen\u00e9e de l\u2019h\u00f4pital apr\u00e8s cette terrible nuit, elle\navait refus\u00e9 de parler de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, lui annon\u00e7ant simplement d\u2019une\nvoix tremblante \u00ab&nbsp;l\u2019enfant est mort Hicham, nous n\u2019aurons pas\nd\u2019enfant&nbsp;\u00bb et se r\u00e9fugiant au fond du lit. Il avait eu du mal \u00e0\nreconstituer les \u00e9v\u00e9nements. Les m\u00e9decins de l\u2019h\u00f4pital qu\u2019il arrivait \u00e0 joindre\nle renvoyaient vers d\u2019autres coll\u00e8gues, eux-m\u00eames feignant l\u2019ignorance. C\u2019est\nSamia, la gyn\u00e9cologue que Nour appr\u00e9ciait tellement, qui avait fini par lui\ndonner quelques explications. Dans les jours qui suivirent il prit la d\u00e9cision\nde quitter la Syrie et depuis son obsession \u00e9tait de retrouver un environnement\nstable pour que Nour puisse enfin se reconstruire.<\/p>\n\n\n\n<p>La\nproposition d\u2019h\u00e9bergement dans une famille l\u2019avait enthousiasm\u00e9. Il avait\nharcel\u00e9 Lorraine, la responsable de l\u2019association, pour qu\u2019elle leur attribue\nla place. Au foyer il appr\u00e9ciait de pouvoir discuter en arabe avec les autres\nr\u00e9fugi\u00e9s syriens ainsi qu\u2019avec les Iraquiens et les Libyens mais il sentait\nbien qu\u2019il fallait extraire Nour de cet environnement qui ravivait sans cesse\nsa douleur. <\/p>\n\n\n\n<p>Ils\navaient pris le RER avec leur valise et leur grand sac. Au changement \u00e0\nSaint-Michel \u2013 Notre-Dame, ils \u00e9taient sortis quelques minutes pour regarder la\ncath\u00e9drale. La veille au soir toutes les cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision montraient\nl\u2019incendie, ils n\u2019allaient pas rester sous terre alors qu\u2019ils \u00e9taient juste \u00e0\nc\u00f4t\u00e9. En sortant sur le quai de la Seine ils n\u2019avaient pu aller bien\nloin&nbsp;: des barri\u00e8res interdisaient l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00cele et la foule \u00e9tait mass\u00e9e\ndevant. Il fut stup\u00e9fait de voir de nombreuses personnes en pri\u00e8re, certaines\nagenouill\u00e9es sur le sol. Il avait une image d\u2019une France la\u00efque et m\u00eame hostile\n\u00e0 la religion, il faudrait qu\u2019il en discute avec Lorraine la prochaine fois qu\u2019il\nla verrait. Il avait vu qu\u2019elle portait une croix autour du cou.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\navait soigneusement rep\u00e9r\u00e9 l\u2019itin\u00e9raire \u00e0 l\u2019avance et avait su trouver le\nchemin depuis la station de RER Issy. Cependant le quartier \u00e9tait tr\u00e8s\ndiff\u00e9rent de ce qu\u2019il avait pu imaginer. La pente \u00e9tait tr\u00e8s forte entre le RER\net le quartier des Epinettes et s\u00e9parait la ville en deux, malgr\u00e9 ces escaliers\nm\u00e9caniques ext\u00e9rieurs qu\u2019il avait ador\u00e9s. Sur la colline, des maisons et des\nimmeubles de tout \u00e2ge et de toute taille se m\u00ealaient sans r\u00e9elle coh\u00e9rence. Les\ngrandes tours pyramidales dominaient le quartier et un vent violent balayait\nleur pied. Il connaissait ce ph\u00e9nom\u00e8ne, difficile \u00e0 anticiper par les\narchitectes. Les trois rues qu\u2019ils avaient prises ensuite \u00e9taient bord\u00e9es de\nmaisons disparates dont plusieurs parmi les plus anciennes \u00e9taient en cours de\nr\u00e9novation et d\u2019agrandissement. Ils avaient crois\u00e9 quelques personnes \u00e2g\u00e9es\npoussant un chariot \u00e0 roulettes ainsi que de jeunes parents avec de jolies\npoussettes. Ce m\u00e9lange lui plaisait. Son m\u00e9tier d\u2019architecte lui manquait et il\nregardait avec envie tous ces chantiers. Que de possibilit\u00e9s offertes&nbsp;! Il\neut le temps d\u2019imaginer quelques projets de construction avant d\u2019arriver \u00e0 leur\ndestination. Il s\u2019agissait d\u2019une petite maison de brique rouge jumel\u00e9e \u00e0 une\nautre qui \u00e9tait certainement identique \u00e0 l\u2019origine avant que des travaux ult\u00e9rieurs\nn\u2019introduisent quelques diff\u00e9rences&nbsp;: le portail d\u2019entr\u00e9e, les huisseries,\nla rambarde de l\u2019escalier qu\u2019ils emprunt\u00e8rent jusqu\u2019\u00e0 la porte d\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\navait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 plusieurs fois les quelques phrases de fran\u00e7ais qu\u2019il comptait\ndire pour se pr\u00e9senter. La porte s\u2019ouvrit tellement vite quand il sonna qu\u2019il\nen fut d\u00e9contenanc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\nregarda Nour.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">***<br>\n<\/p>\n\n\n\n<h2><em><strong>NOUR<\/strong><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Elle aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9\nrester au foyer. Elle n\u2019avait pas envie d\u2019\u00eatre h\u00e9berg\u00e9e dans une famille, elle\naurait l\u2019impression de d\u00e9ranger, elle en \u00e9tait certaine. Se retrouver\nrecueillis chez des inconnus alors qu\u2019ils avaient un bel appartement \u00e0 Damas,\navec une deuxi\u00e8me chambre toute pr\u00eate pour le b\u00e9b\u00e9&nbsp;! Elle se sentait \u00e0 la\nfois honteuse et g\u00ean\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais depuis leur d\u00e9part\nde Damas elle s\u2019en remettait enti\u00e8rement \u00e0 Hicham. Elle se laissait porter de\ncamp de r\u00e9fugi\u00e9s en centre d\u2019accueil, comme si sa volont\u00e9 l\u2019avait abandonn\u00e9e,\ndepuis ce jour terrible o\u00f9 sa vie avait bascul\u00e9. Lorsque les bless\u00e9s par balles\navaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9s devant l\u2019h\u00f4pital le personnel s\u2019\u00e9tait scind\u00e9 en deux&nbsp;:\nceux qui pr\u00e9f\u00e9raient se d\u00e9tourner comme s\u2019ils n\u2019existaient pas et ceux qui, comme\nelle, s\u2019\u00e9taient pr\u00e9cipit\u00e9s pour les soigner. Elle \u00e9tait gyn\u00e9cologue, pas\nchirurgienne, mais avec l\u2019aide d\u2019un jeune interne en n\u00e9phrologie elle pensait\navoir sauv\u00e9 le bless\u00e9 le plus atteint lorsque les trois hommes des forces de\ns\u00e9curit\u00e9 \u00e9taient entr\u00e9s dans le bloc en hurlant. Ils l\u2019avaient brutalement\ntir\u00e9e en arri\u00e8re la faisant tomber sur un chariot qu\u2019elle avait entra\u00een\u00e9 dans\nsa chute. Elle avait re\u00e7u plusieurs coups de pieds, elle ne savait pas que ces\nbottes \u00e0 lacets \u00e9taient si dures et si lourdes. L\u2019un des hommes l\u2019avait\nattrap\u00e9e par le col de sa blouse et relev\u00e9e \u00e0 moiti\u00e9 en hurlant \u00ab&nbsp;regarde\ncomment on soigne les terroristes&nbsp;\u00bb pendant que les deux autres\ns\u2019acharnaient sur le bless\u00e9. Puis \u00e0 nouveau les coups de pieds, dans le ventre,\nsur la t\u00eate, et elle perdit conscience. <\/p>\n\n\n\n<p>Elle entendit ses\ncoll\u00e8gues s\u2019affairer autour d\u2019elle, elle se sentit port\u00e9e sur un chariot mais\nle sang lui obscurcissait la vue. Elle comprit qu\u2019on allait l\u2019anesth\u00e9sier et\nelle voulut crier \u00ab&nbsp;sauvez mon b\u00e9b\u00e9&nbsp;\u00bb mais d\u00e9j\u00e0 elle sombrait. A son\nr\u00e9veil elle \u00e9tait seule dans une chambre, elle appela et presqu\u2019aussit\u00f4t Samia\nentra. Responsable du service de gyn\u00e9cologie, elle \u00e9tait de repos pour deux\njours, elle avait d\u00fb \u00eatre pr\u00e9venue pendant la nuit. Plus \u00e2g\u00e9e d\u2019une quinzaine\nd\u2019ann\u00e9e c\u2019est elle qui avait form\u00e9 Nour pendant son internat. Nour comprit en\nla voyant pleurer sans rien dire que le b\u00e9b\u00e9 ne na\u00eetrait jamais et soudain les\nimages de violence de la nuit pr\u00e9c\u00e9dente lui revinrent. La vision du corps\nensanglant\u00e9 du bless\u00e9 se m\u00ealait \u00e0 l\u2019image de son b\u00e9b\u00e9 et les miliciens\nfrappaient l\u2019enfant avec un scalpel. Elle eut un haut-le-c\u0153ur et entra dans une\nsorte de tunnel noir dont elle ne voulait plus sortir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le quart d\u2019heure de\nmarche depuis la station de RER lui avait fait du bien. Ils \u00e9taient mont\u00e9s sur\nla colline par des escaliers m\u00e9caniques. Ils n\u2019avaient jamais vu rien de tel et\nils en avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9merveill\u00e9s. Hicham lui avait dit \u00ab&nbsp;on devrait\nconstruire les m\u00eames pour monter sur le Qassioun<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>&nbsp;!&nbsp;\u00bb et pendant\nquelques instants ils s\u2019\u00e9taient revus \u00e9tudiants \u00e0 Damas, marchant main dans la\nmain sur les hauteurs du Qassioun avec la ville \u00e0 leurs pieds, dans les\nlumi\u00e8res orang\u00e9es du soleil couchant. Arriv\u00e9s au sommet de la colline, au pied\nde tours immenses, ils avaient pris quelques minutes pour regarder la vue. A\nSaint-Denis o\u00f9 se trouvait leur centre d\u2019accueil, le seul endroit o\u00f9 elle avait\ntrouv\u00e9 un peu de vue \u00e9tait le bord de l\u2019esplanade du Stade mais cela n\u2019avait\nrien de comparable.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte s\u2019ouvrit\ntellement rapidement lorsque Hicham sonna, qu\u2019elle ne put s\u2019emp\u00eacher de\nsursauter. Dans le fond se trouvait un homme qui portait une barbe similaire \u00e0\ncelle d\u2019Hicham. La femme qui se tenait face \u00e0 eux dans l\u2019embrasure avait la\nt\u00eate couverte d\u2019un dr\u00f4le de bonnet en coton, bicolore, moiti\u00e9 rose moiti\u00e9\npourpre. C\u2019est la premi\u00e8re chose qu\u2019elle remarqua car elle avait pour habitude\nde regarder comment les femmes portaient le voile. Elle-m\u00eame avait longtemps refus\u00e9\nde porter le voile pendant ses \u00e9tudes de m\u00e9decine. Elle ne s\u2019y \u00e9tait r\u00e9solue\nque lorsque la pression \u00e9tait devenue trop forte \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, lass\u00e9e de sans\ncesse se justifier aupr\u00e8s de ses coll\u00e8gues et des patients. Depuis qu\u2019elle\n\u00e9tait en Europe, elle aurait pu le retirer sans que personne ne le remarque mais\nelle le conservait comme une affirmation de son origine et de son identit\u00e9. Son\nregard professionnel lui amena l\u2019explication de cette coiffe&nbsp;: la femme\nn\u2019avait pas de sourcils ni de cils, ce qu\u2019elle avait essay\u00e9 de masquer avec son\nmaquillage. Elle \u00e9tait certainement sous chimioth\u00e9rapie, comme de nombreuses\npatientes qu\u2019elle avait trait\u00e9es dans son service. <\/p>\n\n\n\n<p>Elle lui sourit, la\nregardant droit dans les yeux avec confiance.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">***<em><br>\n<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2><em><strong>DELPHINE<\/strong><\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019\u00e9tait pr\u00e9par\u00e9e \u00e0\ncette rencontre, elle avait rassembl\u00e9 ses souvenirs, les quelques rudiments\nd\u2019arabe qui lui restaient apr\u00e8s toutes ses ann\u00e9es et s\u2019\u00e9tait r\u00e9p\u00e9t\u00e9\nint\u00e9rieurement sur plusieurs tons l\u2019expression \u00ab&nbsp;Ahlan wa sahlan<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>&nbsp;\u00bb pour les accueillir.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e de Marc,\naccueillir des r\u00e9fugi\u00e9s syriens, l\u2019avait vraiment d\u00e9rang\u00e9e. Elle \u00e9vitait toute\ndiscussion sur la Syrie depuis plusieurs ann\u00e9es maintenant, depuis la lecture\nde ces articles terribles qui d\u00e9crivaient les atrocit\u00e9s de la guerre civile.\nCes personnes qui torturaient, assassinaient, violaient \u00e9taient ceux-l\u00e0 m\u00eames\navec lesquels elle avait jou\u00e9 pendant ces ann\u00e9es lumineuses qu\u2019elle avait\npass\u00e9es \u00e0 Damas lorsque son p\u00e8re y \u00e9tait en poste \u00e0 l\u2019Ecole Fran\u00e7aise. Les\nSyriens lui avaient laiss\u00e9 un souvenir de gentillesse et d\u2019ouverture et elle\nles d\u00e9couvrait capables d\u2019une cruaut\u00e9 inhumaine. L\u2019incompr\u00e9hension, ou\npeut-\u00eatre la peur de devoir comprendre que cette inhumanit\u00e9 \u00e9tait tapie au fond\nde l\u2019\u00eatre humain, l\u2019avait amen\u00e9e \u00e0 effacer la Syrie de son esprit, sautant les\narticles dans le journal, changeant de cha\u00eene \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, \u00e9teignant la\nradio, fuyant les discussions sur le sujet avec ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle voyait bien que Marc\npensait lui faire plaisir, probablement lui changer les id\u00e9es et elle n\u2019avait\npas dit non. Sa maladie lui avait brutalement fait voir la vie sous un angle\ndiff\u00e9rent. Cela n\u2019avait rien d\u2019original, elle le savait bien, mais elle ne\ns\u2019imaginait pas reprendre sa vie d\u2019avant. De toute fa\u00e7on ses fils en quittant\nla maison avaient mis un point final \u00e0 sa \u00ab&nbsp;vie&nbsp;d\u2018avant&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce que Marc pensait\nque le fait de c\u00f4toyer d\u2019autres personnes dans le malheur lui ferait du\nbien&nbsp;? Voulait-il lui faire honte de ne pas \u00eatre heureuse alors que\nd\u2019autres traversaient des \u00e9preuves bien plus terribles&nbsp;? Ils n\u2019en avaient\npas discut\u00e9 car elle ne discutait plus, elle n\u2019ouvrait la bouche que pour les\nn\u00e9cessaires banalit\u00e9s du quotidien. Le reste \u00e9tait au-dessus de ses forces m\u00eame\nsi les pens\u00e9es les plus vives continuaient \u00e0 l\u2019habiter en permanence.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019instant o\u00f9 elle les\nvit sur le pas de la porte, dans ce vent d\u2019avril qui les faisait tous\nfrissonner, elle ressentit quelque chose de chaud au fond d\u2019elle-m\u00eame qui lui\nfit du bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle vit cette dame lui\nsourire sous son voile et soudain un mot en arabe s\u2019imposa dans son esprit, un\nmot qu\u2019elle avait oubli\u00e9 depuis longtemps et qu\u2019elle pronon\u00e7a avant m\u00eame de\ns\u2019en rendre compte&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Tfaddal<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>&nbsp;\u00bb. Surprise de\ns\u2019entendre parler arabe elle se sentit rougir et les joues en feu elle s\u2019\u00e9carta\npour les laisser entrer.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment o\u00f9 Delphine\ns\u2019\u00e9carta, ouvrant grand la porte, le soleil per\u00e7a les nuages et illumina\nl\u2019entr\u00e9e. R\u00e9p\u00e9tant \u00ab&nbsp;Tfaddal&nbsp;\u00bb, les joues toujours br\u00fblantes, elle\nlaissa s\u2019\u00e9panouir un large sourire. <\/p>\n\n\n\n<p>Marc ne la quittait plus\ndes yeux, gagn\u00e9 par la joie de la voir sourire enfin.<\/p>\n\n\n\n<p>Baign\u00e9s dans la lumi\u00e8re\ndu soleil qui \u00e9clairait les quatre visages radieux, Nour et Hicham entr\u00e8rent\ndans la maison.<br><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Montagne qui domine Damas<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> <em>Bienvenue<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> <em>Bienvenue,<\/em>\nplus familier<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Si le soleil entre dans la maison, il est un peu dans votre c\u0153ur&nbsp;\u00bb Le Corbusier &nbsp; Au moment d\u2019appuyer sur la sonnette, Hicham se retourna vers Nour, comme s\u2019il cherchait dans son regard une approbation. Elle gardait les yeux baiss\u00e9s. Un carillon joyeux r\u00e9sonna \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison. Depuis le bureau o\u00f9 ils &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/sylbian.fr\/?page_id=174\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;TFADDAL&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":143,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"spay_email":""},"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/P9pEir-2O","jetpack_likes_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sylbian.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/174"}],"collection":[{"href":"https:\/\/sylbian.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/sylbian.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sylbian.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sylbian.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=174"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/sylbian.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/174\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":204,"href":"https:\/\/sylbian.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/174\/revisions\/204"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sylbian.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/143"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sylbian.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=174"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}